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Et si le vrai problème de l’agriculture n’était pas le Mercosur mais notre système agricole ?

Les manifestations des syndicats agricoles contre le Mercosur sont légitimes sur plusieurs points, notamment en ce qui concerne les clauses miroirs ou la mise en place de prix « planchers ». Toutefois, elles ne permettront pas, à elles seules, de sauver un modèle agricole que nous souhaitons plus robuste et qui doit impérativement évoluer. À mes yeux, le cœur du problème réside bien davantage dans le fonctionnement des aides de la PAC, lesquelles devraient être profondément revues pour devenir plus redistributives.

Aujourd’hui, les aides de la PAC sont principalement attribuées à l’hectare. Ce mode de calcul favorise mécaniquement l’agrandissement des exploitations, au détriment de systèmes plus équilibrés. Ces fermes toujours plus grandes nécessitent davantage d’intrants — énergie, matériel, engrais, pesticides, bâtiments — et deviennent, paradoxalement, de plus en plus fragiles. Elles le sont déjà, et le seront encore davantage dans les années à venir. Nous privilégions la performance et le rendement, là où nous devrions avant tout chercher à construire des systèmes robustes.

Le rendement est devenu le maître mot, alors que la réflexion devrait porter sur la rentabilité. Or la rentabilité dépend à la fois des recettes et des dépenses. Il est aujourd’hui possible de vivre correctement de son métier d’exploitant si les charges et les choix d’investissement sont maîtrisés. Produire à tout prix n’a aucun sens. Et cessons de croire que les agriculteurs se sentent unanimement investis de la mission de « nourrir la planète ». Au risque d’en froisser certains, cette empathie est loin d’être généralisée, en particulier chez les exploitants les plus importants et souvent les plus virulents dans leurs revendications.

Ingénieur agronome, j’observe depuis plus de soixante ans — depuis mon enfance — les bouleversements de notre paysage agricole. Je suis aujourd’hui sidéré par les discours de nombreux agriculteurs que je rencontre, engagés dans une véritable fuite en avant : absorber le voisin, s’agrandir toujours davantage, investir dans du matériel toujours plus imposant et sophistiqué. Cette stratégie est pourtant une mauvaise réponse à un problème de rentabilité déjà bien installé. Elle enrichit avant tout la filière agro-industrielle — banques, fabricants de machines, de bâtiments, de robots — tandis que les agriculteurs travaillent toujours plus sans améliorer leur revenu, au regard des investissements consentis et des risques encourus.

Le système agro-industriel actuel ne favorise absolument pas l’installation de nouveaux exploitants sur de petites structures, pourtant potentiellement rentables. La situation est encore plus bloquée pour ceux qui ne sont pas issus du milieu agricole ou qui ne bénéficient pas d’un soutien familial. Les grandes exploitations sont quasiment impossibles à reprendre pour ces nouveaux entrants. Elles ne sont transmissibles qu’à des exploitations déjà très grandes. La raison est simple : au-delà des terres, il faut reprendre les bâtiments et le matériel, souvent surdimensionnés et inadaptés à des projets plus modestes. Et ces bâtiments et matériel ne sont pas divisibles. Si les terres pourraient théoriquement être redistribuées via la SAFER, le cédant souhaite valoriser l’ensemble. Il ne cèdera pas les terres sans vendre le reste. Ce sont donc, une fois encore, les exploitations les plus grandes qui se portent acquéreuses et qui peuvent de reprendre l’ensemble de l’exploitation. Nous allons ainsi vers des giga-fermes, à moins que la PAC ne change radicalement de cap en plafonnant les aides par exploitant et en remettant un revenu décent au cœur du système. Mais ne soyons pas naïfs : les lobbys agro-industriels s’y sont toujours opposés et continueront de le faire.

J’aimerais voir les agriculteurs se mobiliser pour cette réforme profonde de la PAC, défendue de longue date par la Confédération paysanne, mais aussi pour promouvoir une approche fondée sur la rentabilité plutôt que sur la course au volume, et sur la robustesse pour redevenir moins sensible et dépendant des marchés (diversification des productions et création de nouvelles filières). Malheureusement, les centres de formation agricole abordent peu ces questions. Nos agriculteurs savent produire mais ne savent pas vendre.  Le modèle que nous appelons de nos vœux doit également rémunérer les services écosystémiques rendus par les agriculteurs, garantir des prix planchers et assurer l’application effective de la loi Egalim. Les consommateurs, eux aussi, devront accepter de payer leur alimentation plus cher.

Enfin, lorsque je constate la débauche de matériel, de technologies et d’automatisation dans les fermes, mon inquiétude ne peut que croître. Rappelons-le : nous vivons sur une planète aux ressources limitées, que nous épuisons à une vitesse vertigineuse. Les technologies dites « 4.0 » promettent une précision accrue grâce aux GPS, aux drones et à divers outils sophistiqués. En réalité, elles réduisent l’emploi humain, augmentent les coûts d’investissement et enferment les agriculteurs dans une course technologique dont il est difficile de sortir. Ces exploitations deviennent extrêmement fragiles, dans un monde de plus en plus instable, marqué par une compétition féroce pour l’accès aux ressources. Les rivalités entre grandes puissances, de Trump à Xi Jinping, en sont une illustration flagrante.

En Europe, nous importons plus de 90 % de notre gaz et de notre pétrole. À mesure que les gisements s’épuisent, les pays producteurs conserveront davantage cette énergie pour leurs propres besoins, plaçant l’Europe dans une situation de plus en plus critique. Les méga-fermes qui se développent en France seront particulièrement exposées. Un chiffre suffit à l’illustrer : une ferme de polyculture-élevage de 260 hectares consomme plus de 35 000 litres de gazole par an. Dans ma région, le nombre d’exploitants diminue rapidement tandis que les fermes s’agrandissent, avec une accélération très nette ces cinq dernières années. On y trouve désormais des exploitations de 700 hectares, avec leur cortège de destructions paysagères, de pollutions et d’hyperspécialisation, qui les rend particulièrement vulnérables face à des accords comme le Mercosur.

En définitive, nous devrions nous poser des questions fondamentales : quelles sont les véritables priorités de notre agriculture ? Que voulons-nous accomplir avec les ressources limitées dont nous disposons ? En poursuivant sur cette trajectoire, nous risquons de sacrifier l’essentiel au profit de solutions superficielles et de court terme.

Thierry Heins