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Arbres d’alignement : et si la meilleure taille était parfois de ne pas tailler ?

Pourquoi continuer à tailler sévèrement les arbres d’alignement lorsque rien ne l’impose réellement ? Platanes, tilleuls, érables… dans de nombreuses villes et villages, leur houppier est encore régulièrement réduit, parfois jusqu’à la conduite en têtard. Une pratique souvent héritée du passé, qui représente un coût récurrent et peut fragiliser les arbres. À l’heure où nous cherchons à végétaliser nos villes et à lutter contre les canicules, le grand arbre adulte devrait pourtant être considéré comme une véritable infrastructure climatique. Et si laisser davantage vivre les arbres constituait à la fois une économie et une réponse au changement climatique ?

PPlatanes, tilleuls, érables, marronniers… Il suffit de parcourir nos rues, nos places et nos boulevards pour constater que de nombreux arbres d’alignement sont encore soumis à des tailles sévères et répétées. Parfois chaque année, parfois tous les deux ou trois ans, leur houppier est fortement réduit, voire ramené à quelques grosses branches.

Cette pratique est tellement habituelle qu’elle finit par paraître normale.

Mais l’est-elle encore ?

Une pratique héritée d’un autre temps

La taille des arbres n’est évidemment pas une pratique absurde en soi. Elle répond historiquement à des besoins bien réels.

La conduite en têtard, par exemple, est une technique ancienne utilisée dans les campagnes pour produire régulièrement du bois de chauffage, des perches ou du fourrage sans abattre l’arbre. Elle constitue un mode de gestion volontaire et cohérent avec la fonction attribuée à l’arbre.

Dans les villes et le long des routes, la taille a également longtemps répondu à des contraintes concrètes : passage des attelages, gabarit des véhicules, proximité des façades, réseaux aériens, éclairage public, visibilité ou volonté de maintenir une forme particulière.

Mais les contraintes évoluent.

Aujourd’hui, de nombreux arbres se trouvent sur des places, dans des parcs, le long de rues suffisamment larges ou sur des voies où aucun câble aérien ne vient limiter leur développement.

Lorsque la contrainte disparaît, faut-il pour autant conserver la pratique qui avait été mise en place pour y répondre ?

C’est une question qui mérite d’être posée.

Pourquoi réduire le houppier d’un arbre qui pourrait naturellement se développer ?

Un arbre de grand développement est conçu pour produire un important volume de feuillage.

Ce feuillage n’est pas un élément décoratif que l’on pourrait réduire sans conséquence. Il constitue l’une des principales fonctions de l’arbre en ville.

Plus le houppier est développé, plus l’arbre est susceptible de :

  • produire de l’ombre ;

  • intercepter le rayonnement solaire ;

  • évapotranspirer ;

  • contribuer au rafraîchissement de son environnement ;

  • protéger les sols et les surfaces minérales de la chaleur ;

  • offrir des habitats à la faune ;

  • stocker du carbone.

À l’heure où les épisodes de chaleur deviennent plus fréquents et plus intenses, cette fonction prend une importance considérable.

Un grand arbre adulte n’est pas seulement un élément du paysage : c’est une véritable infrastructure climatique.

Et contrairement à un jeune arbre que l’on vient de planter, il fournit immédiatement cette capacité de rafraîchissement.

Planter davantage… mais conserver ce que nous avons déjà

Il existe aujourd’hui une mobilisation légitime en faveur de la végétalisation des villes et des villages.

On plante des arbres dans les rues, sur les places, le long des routes, dans les cours d’école, dans les parcs et sur les parkings. C’est indispensable.

Mais il existe un paradoxe que l’on oublie parfois.

D’un côté, nous cherchons à planter de nouveaux arbres pour disposer davantage d’ombre dans dix, vingt ou trente ans. De l’autre, nous continuons parfois à réduire fortement le houppier des arbres adultes qui pourraient nous fournir cette ombre immédiatement.

Planter un jeune arbre et conserver un grand arbre ne répondent pas au même besoin à la même échelle de temps.

Un arbre adulte représente plusieurs décennies de croissance et constitue un patrimoine qu’il serait difficile et coûteux de reconstituer.

Il devrait donc être considéré comme un capital à préserver, et non comme une masse végétale à réduire régulièrement.

Une taille qui coûte cher… et qui peut entretenir son propre besoin

La taille répétée représente également un coût.

Une intervention nécessite du personnel ou une entreprise spécialisée, du matériel, parfois l’utilisation d’une nacelle, l’évacuation ou le broyage des branches et, surtout, une nouvelle intervention quelques années plus tard.

Le paradoxe est que certaines tailles sévères peuvent contribuer à créer le besoin de la taille suivante. Après un rabattage important, l’arbre réagit généralement par une production abondante de rejets. Ceux-ci se développent rapidement et peuvent produire un houppier dense et désordonné. Il faudra alors revenir.

La taille crée ainsi parfois elle-même les conditions qui justifient la prochaine taille.

À l’inverse, lorsqu’un arbre peut développer une structure stable et un port naturel, les interventions peuvent être beaucoup plus espacées et limitées aux besoins réels : bois mort, branches présentant un risque, contraintes ponctuelles ou correction de défauts structurels.

La question n’est donc pas nécessairement de ne plus tailler. Elle est de ne plus tailler par habitude lorsqu’aucune raison ne le justifie.

Mais peut-on simplement arrêter de tailler les arbres conduits en têtard ?

C’est là que la question devient plus technique.

Non.

Un arbre qui a été conduit en tête pendant de nombreuses années ne peut généralement pas être abandonné brutalement à lui-même.

Après des années de rabattages successifs, l’arbre a développé une architecture profondément différente de celle qu’il aurait eue naturellement. De nombreuses repousses peuvent apparaître autour des anciennes têtes et se concurrencer. Si toutes sont laissées se développer simultanément, on risque d’obtenir un houppier difficilement maîtrisable, avec des branches concurrentes, croisées, mal réparties ou présentant des défauts d’insertion.

La sortie d’une conduite en têtard nécessite donc une véritable stratégie de reconversion.

Reconstruire progressivement un arbre plutôt que continuer à le rabattre

Cette reconversion peut s’étaler sur deux ou trois années, voire davantage selon l’essence, l’âge et l’état de l’arbre.

L’objectif est de sélectionner progressivement les axes qui pourront devenir les futures branches charpentières. Plutôt que de laisser toutes les repousses se développer, on sélectionne les plus intéressantes et l’on élimine les excédentaires.

Dans certains cas, il sera pertinent de conserver deux ou trois têtes ou axes dominants, suffisamment bien répartis, puis de poursuivre progressivement leur développement tout en supprimant les concurrents.

Cette période demande davantage de réflexion qu’une taille de rabattage classique. Mais elle permet ensuite de construire une architecture plus stable et de rapprocher progressivement l’arbre de son port naturel.

Il ne s’agit donc pas de passer brutalement de « je taille tout » à « je ne taille plus rien ».

Il s’agit de passer d’une logique de rabattage à une logique de reconstruction et d’accompagnement de l’arbre.

Tous les arbres ne doivent évidemment pas être traités de la même manière

Il serait tout aussi absurde de proposer une règle unique consistant à ne plus tailler aucun arbre.

Chaque situation doit être examinée en fonction de l’emplacement et de l’arbre.

Une taille peut être pleinement justifiée lorsqu’il faut :

  • maintenir un gabarit de circulation ;

  • préserver une façade ;

  • dégager un éclairage ou une signalisation ;

  • supprimer une branche dangereuse ;

  • corriger un défaut structurel ;

  • accompagner un jeune arbre dans la construction de sa charpente ;

  • ou maintenir volontairement une forme architecturée lorsqu’elle répond à un véritable choix paysager.

Mais lorsqu’un platane, un tilleul ou un érable dispose de suffisamment d’espace pour développer son houppier sans créer de contrainte particulière, pourquoi chercher systématiquement à limiter son développement ?

La bonne question ne devrait peut-être plus être :

« Quand faut-il tailler cet arbre ? »

mais :

« Quelle contrainte réelle justifie de tailler cet arbre ? »

Cette inversion du raisonnement pourrait à elle seule faire évoluer considérablement les pratiques.

Et si la meilleure économie était de laisser pousser ?

Réduire les tailles inutiles ne signifie pas abandonner les arbres à leur sort.

Cela signifie passer d’une logique d’entretien systématique à une logique de gestion raisonnée.

Pour chaque arbre, il serait possible de déterminer :

Ce qui doit réellement être taillé.
Ce qui peut être conservé.
Ce qui peut progressivement retrouver un port naturel.
Et ce qui doit être remplacé lorsque l’emplacement est définitivement incompatible avec son développement.

Cette approche permettrait potentiellement de réduire les interventions, de diminuer les coûts d’entretien et de préserver plus longtemps les arbres adultes.

Thierry Heins